Textes

Nous nous repousserions du pied – Aurélie Barrière et Justine Sevêtre

Aux prémices de notre humanité, nous inventions le langage comme technologie sociale pour se révéler à l’autre. Nous avons imaginé des sons, composé une graphie, créé une succession de geste et de manières.

Pourtant malgré toutes ces ruses, qu’entendre ?

Les artistes présenté.es dans cette exposition entretiennent une relation substantielle à l’altérité. En prenant pour point de départ la différence comme lieu de rencontre entre les individus, comment ne pas faire de celle-ci un différend ?

Jacques Derrida, dans une conférence prononcée en 1968, forge son célèbre néologisme la différance avec un a. En se donnant une modalité d’intervention sur ce vocable, Derrida opère une faille systémique entre l’écriture et l’oralité. Cette inaudible permutation graphique lui permet de faire converger tous les sens de différer ; d’une part une dissemblance entre deux choses, d’autre part le fait de retarder, de repousser temporellement, d’ajourner. Ce qui se joue ici n’est ni un concept, ni véritablement un mot, mais bien un mouvement, un espacement dynamique entre deux forces faisant que toute chose s’inscrit alors dans un ensemble de relations, dans un jeu de différences jamais fixes.

Expérimenter donc, dériver, se heurter à, rencontrer.

Les corps se font face sans médiation aucune. Dans ce spectacle thermodynamique, l’énergie circule et cherche un fragile point d’équilibre. De cette confrontation radicale, un espace d’ouvre, une brèche se dessine avec pour résultante quasiment directe l’effet de toute une série de déplacements épistémologiques. Déjouant la naphtaline des certitudes contagieuses, Raúl Valero Lòpez et Marjorie Le Berre s’engouffrent dans les interstices, donnant à voir une pure et simple traversées des écarts. Et parce que dans toute rencontre est à l’œuvre un mouvement de disjonction, de fissuration, de dislocation, parce que toute rencontre est en même temps soutenue et ébranlée par une corde défectueuse excitant une forme d’écartèlement, toute rencontre est une différAnce.

Où il est question de pluralité et d’ouverture – Johana Simon

Le travail de Marjorie Le Berre se construit au fil du temps. Rien n’est pré-écrit, le départ comme l’arrivée sont floues, pour que l’on puisse à n’importe quel moment être assez libre pour bifurquer, et revoir le parcours depuis un autre point de vue.
Car il s’agit aussi de ça, dans la démarche de son travail : parcourir, se frotter au dehors, à ce/ceux qui le composent. Mais comment faire percevoir ce visible au niveau du sens ? C’est à dire, les sensations, les fragments de vie, le territoire, en évitant le déterminisme sociologique.
C’est pourquoi son travail plastique est pluridisciplinaire souvent fait d’installations, avec une belle place faite au récit.
C’est un travail fragmentaire, comme un jeu de piste où les cohérences se relient à même l’œuvre, où les coordonnées de départ sont incertaines pour mieux les multiplier ainsi que les chemins qui en découlent, pour favoriser les mélanges.

Marjorie Le Berre nous raconte des histoires du réel, avec ou sans la présence du langage, quand il y a une narrativité elle joue entre la description et la fiction, entre le passé et le présent, entre les mots eux même et les images qu’ils convoquent.
Si les trajectoires sont multiples, à la source de sa production Marjorie Le Berre opère un véritable travail de sélection, de découpe, de superposition, de documentation pour nous proposer par cet exercice de montage une réflexion à la fois esthétique, éthique et politique de ce que veux dire être au monde.

Barycentres – Pascale Ratovonony

Une vague au va-et-vient à peine visible, à la fois mobile et en suspens – à la verticale, contre le mur de la salle principale. Un banc de sable échoué – au plafond, au bord de la verrière. La trace d’un foyer qui a fait éclater le sol comme la peau d’un fruit, orné le mur aussi délicatement qu’un fusain. Seul volume de l’installation, la rouille qui se dépose entre deux plaques de verre dressées. Les quatre artistes usent de la galerie non comme lieu d’exposition, encore moins de déambulation, mais comme support. Ils l’ont brûlée, détrempée, découpée, comme une éprouvette dans un laboratoire. Les coordonnées spatiales et les lois de la physique en ont perdu leur pertinence. Pas de titres, des chiffres : 482, indice de viscosité ; 390, température en degrés Celsius ; 475, masse de ce sable sans poids ; 000, référence de la limaille de fer que l’air oxyde. On pense au Grand Verre, à la galerie Iris Clert désertée, à la Chambre aux Catastrophes Naturelles de Petites Dimensions de Jacques Julien et Paul Sztulman – cette famille d’œuvres qui dans leur fragilité renferment une idée de l’infini. Davantage encore qu’à une expérience de l’espace, c’est donc à renouveler son sens du temps, cette quatrième dimension, que le spectateur est invité. Tout est déjà passé, et tout se passe encore. De la flambée il ne reste que le noir, mais la vidéo la fait renaître en boucle. Le sable ne s’écoule pas, mais l’oxydation silencieuse du volume sert de sablier. La vague est plus lointaine au moment où elle semble plus proche. Ce temps actif et suspendu est celui que demande la contemplation d’un paysage, d’un visage ou d’une œuvre d’art. C’est aussi celui du mouvement paradoxal de l’artiste, entre retenue et abandon. Le temps du geste rejoint par le temps du regard.